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Colloque Uforca 2014, “Pères toxiques” : Petit texte 18

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Petit texte 18       
Hermann Kafka, fonctionnaire du Nom-du-Père
Yohan De Schryver
« Et comme tu étais mon véritable éducateur, les effets sen sont fait sentir partout dans ma vie.1 »
Malgré notre hypermodernité, quand éducation et conservatisme se courtisent pour réfléchiràune école des pères, Kafka, et sa Lettre au père justement, « pont-aux ânes de l’hygiène des familles2 » écrivit J.-A. Miller, insistentà rappeler à travers le temps que ces derniers ont à« se garder de se monter le cou jusqu’aux cieux »et àne pas prêter « àse confondre avec Dieu le Père, au risque d’écraser le derrière du fiston comme à un ver ». Bref, d’en faire un Franz Kafka. En effet, loin d’« un certain monde psychanalytique » qui vise « la transformation de la métaphore paternelle en standard3 », l’écrivain praguois, lui, un siècle plus tôt, nous offrit déjà, à ce sujet, une précieuse mise en garde : « Quand j’y songe, il me faut dire qu’àmaintségards, mon éducation m’a causébeaucoup de torts4 ». Et quelle fut-elle donc cetteéducation sinon massivement celle de son père? D’aucuns savent que les méthodes autoritaires d’Hermann Kafka s’offrirent à l’inventaire de la fameuse lettre et attestèrent que rien ne manqua àl’arsenal du pater pour s’assurer que sa progéniture consentît, ad vitam aeternam, à rester l’objet de son projet éducatif. « Ton système pédagogique a touché juste, je n’ai échappé à aucune prise, je suis le résultat de ton éducation et de mon obéissance5 ». Qu’Hermann fût un père éducateur, il n’est pas à en douter. Qu’il fût d’ailleurs plus unéducateur qu’un père, non plus. Pourtant, « rien de pire que le père qui se prend pour la loi sur tout. Pas de père éducateur surtout, mais plutôt en retrait sur tous les magisters6 »avertira Lacan. Précisément. Kafka-père « boucha »۷ bel et bien le chemin de « Monsieur son fils », non pas dans le « mi-dieu », mais dans sa toute puissance, non pas dans une version de sa perversion mais dans l’universalitéde sa fonction.
Assurément, dans les affaires conjugales, Hermann le tempétueux ne se fit guère plus tempéré, tant il n’hésitait pas àse servir de son épouse comme d’ « un rabatteur àla chasse8 ». Il accentua toujours davantage l’irréductible hiatus entre loi et désir, ne parvenant jamais àposer, au traitement symbolique, l’irréductibilité d’un objet qui eût causé le sien. « La façon dont tu la tourmentais à cause de nous — sans être le moins du monde responsable, bien entendu —n’était assurément pas une contribution utile à notre éducation.9 » déclara le fiston. A se proclamer maître du désir, Hermann mit en échec la véritable fonction paternelle et révéla le drame qui résulte de s’en faire le strict fonctionnaire. Dans la mythologie kafkaïenne, le personnage deviendra presque endémique, et W. Benjamin de relever àce sujet que « pour Kafka, le monde des fonctionnaires et celui des pères se confondent.10 » Si l’on suit Freud, sans doute Hermann, ayant dûquitter son village à quatorze ans pour assurer sa subsistance11, souffrit-il de la séparation précoce d’avec son propre père et ne trouva alors qu’à proposer, au petit Franz, une caricature paternelle, autoritaire et tyrannique12. Quoi qu’il en soit, celui qui « de son fauteuil gouvernait le monde »prit, aux yeux du fils, « ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne.13 ». Chez Kafka-père, donc, aucune exception qui aurait pu s’offrir en modèle et poser une limite à l’illimitéde la loi. Ce fut d’ailleurs bien au-delàde la dette et de la culpabilité, mais justement dans leur dimension d’infini que J.-A. Miller prit le repère pour écarter, chez Franz Kafka, la thèse œdipienne14. « Par ta faute, j’avais perdu toute confiance en moi, j’avais gagnéen échange un infini sentiment de culpabilité۱۵ » nota l’auteur du Procès. Et, reprenant le point final du célèbre roman, celui-ci de se compléter : « en souvenir de cette infinité, j’ai écrit fort justement un jour au sujet de quelqu’un : “Il craint que la honte ne lui survive”16». De l’infinie culpabilitéémergèrent alors les limbes d’une survie toujours prolongée — d’oùLa Métamorphose !
Mais alors que « le signifiant être père est ce qui fait la grand-route entre les relations sexuelles avec une femme17», il se conçoit encore que celles de Kafka ne purent s’avérer que térébrantes. Quand, à trente ans, il fit la connaissance de Felice Bauer — avec qui il tentera, en vain, de se marier à deux reprises — il eut « le sentiment d’avoir un trou dans la poitrine par où tout entrait et sortait comme aspiré hors de lui sans contrôle18 ». Autant dire que le coup de foudre avec « la Berlinoise », comme il l’appelait, fut bien plutôt de l’ordre d’un« troumatisme »auquel Kafka dut impérativement remédier puisque, d’Hermann, rien n’émana jamais vers son fils pour humaniser son désir et constituer, pour lui, un point de garantie d’une bonne rencontre avec l’autre sexe, une boussole qui lui aurait permis de s’orienter dans le labyrinthe de la sexualité. Face au non rapport sexuel, Kafka, démuni, dut trouver, seul, le moyen d’en tisser la singulière reprise. « J’avais espéré satisfaire un peu de mon amour pour elle en lui donnant mon bouquet, c’était complètement inutile. Cela n’est possible que par la littérature ou le coït.19 » Littérature ou coït pour faire l’amour à une femme demeurèrent ainsi jusqu’à la fin de la vie de l’écrivain les deux irréconciliables voies qu’il se dut d’arpenter, séparément. Le sexe au bordel —dont les murs parvinrent tant bien que mal à endiguer les « petites abominations20 » des femmes — et l’amour en lignes d’écriture non plus donc dans un lit qui serait devenu conjugal mais à la table de travail qui le remplaça presque complètement. Kafka ne manqua d’ailleurs jamais ou de lire ou d’envoyerL’éducation sentimentale de Flaubert aux élues de son coeur, roman qu’il « mettait au-dessus de tout », comme le remarqua J.-A. Miller. C’est que, jeune adolescent, « l’éternel fiancé۲۱ »comprit que face au réel du sexe, l’écriture épistolaire, mais aussi littéraire —Kafka ne faisait pas la différence entre les deux — furent seules capables de reconstruire un sens permettant de recouvrir le « trou d’ombre22 » sur lequel son père le laissa construire son existence. « Si seulement il était vrai, écrivit le génie praguois à son ami Max Brod, que l’on puisse attacher les filles par l’écriture !۲۳ ». Franz eut même la galanterie d’en aviser sa dulcinée : « De tels passages me sont particulièrement chers, là je vous tiens sans que vous le sentiez et, partant, sans que vous ayez lieu de vous défendre.24» La distance géographique fit en sorte que, pour un temps du moins, il y parvint.
۱ Kafka F., Lettre au père, Paris, Gallimard, Folio plus classiques, 2009, p.20.
۲ Miller J.-A., «Kafka père et fils» in Le Neveu de Lacan, Paris, Verdiers, 2003, p.299.
۳ Miller J.-A., «L’enfant et le savoir», in D. ROY (s. dir.), Peurs d’enfantsTravaux récents de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, Paris, Navarin éditeur, 2011, p.19.
۴ Kafka F., Journal, Paris, Graset, Le Livre de Poche, 2010, p.6.
۵ Kafka F., Lettre au pèreop. cit., p.20.
۶ Lacan J., leçon du 21 janvier 1975, Ornicar 3, p.108.
۷ Kafka F., Lettre au pèreop. cit., p.13.
۸ Kafka F., Lettre au pèreop. cit., p.33.
۹ Kafka F., Lettre au pèreopcit., p.34.
۱۰ Benjamin W., Franz Kafka, Pour le dixième anniversaire de sa mort, in Oeuvres II, Paris, Gallimard, Collection Folio Essais, 2000, p.414.
۱۱ Lemaire G.-G., Kafka, Paris, Gallimard, Collection Folio Biographie, 2005, p.22.
۱۲ Sigmund F., Séance du 21 février 1912, in les premiers psychanalystes, Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, tome IV, 1912-1918, Gallimard, Paris, 1976, p.187.
۱۳ Kafka F., Lettre au pèreopcit., p.15.
۱۴ Miller J.-A., «Kafka père et fils» in Le Neveu de Lacan, opcit., pp.299-303.
۱۵ Kafka F., Lettre au pèreop. cit., p.40.
۱۶ Ibidem
۱۷ Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, ۱۹۸۱p.330.
۱۸ F. Kafka, Lettres à Felice, in Œuvres complètes, tome IV, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p.28.
۱۹ Kafka F., Journalopcit., p.125.
۲۰ Kafka F., Lettres à Milena, Paris Gallimard, Collection L’imaginaire, pp.177-179.
۲۱ Emprunté du livre de Raoul-Duval, J., Kafka, l’éternel fiancé, Paris, Flammarion, J’ai lu, 2011
۲۲ David C., Préface, in Kafka F., La métamorphose et autres récits, Gallimard, Folio classique, 1990, p.12.
۲۳ Kafka, F., Lettres à Max Brod, Paris, Edition Payot et Rivages, Rivages Poche / Petite Bibliothèque, 2011, p.118.
۲۴ Kafka F., Lettres à Felice, Œuvres complètes, tome IV, opcit., pp.28-29.

 


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  تاریخ انتشار: ۲۰ خرداد ۱۳۹۳، ساعت: ۰۹:۴۳